Jean-Marie TASSEL, un breton au bagne

 

Le 19 juillet 1854, Jean Marie TASSEL s’apprête à embarquer sur l’Armide au port de Brest. En traversant le port il ne doit pas passer inaperçu avec ses camarades d’infortune provoquant certainement crainte et quolibets. Habillés d’une casaque rouge, d’un pantalon jaune et coiffés d’un bonnet rouge, on les entend arriver avec ces chaînes  qui les maintienn
ent fermement…

Jean-Marie TASSEL pense-t-il à sa famille restée à Bégard, à cet enfer tropical qui l’attend ?  Cela fait déjà 2 ans qu’il a dû quitter sa famille, trainé de prison en prison jusqu’à son envoi au bagne de Brest…

Tailleur d'habitsIl a en effet été condamné  à la peine des travaux forcés pour dix ans sans pourvoi à Saint Brieuc le 4 octobre 1852 par la Cour d’assises des Côtes du Nord pour vols et tentative de vols.

Jean-Marie TASSEL est né le 26 septembre 1811 à Bégard fils de Louis, tailleurs d’habits et couturier et de Louise LE BARS filandière. Ses parents s’étaient mariés le 29 juillet 1808 à Bégard. Son père était veuf de Marguerite KERNIVINEN. Sa mère meurt le 28 mai 1818 alors qu’il n’a que 7 ans. Son père épouse en 3e noces Marie Thérèse le PINVIDIC le 05 février 1819. Elle meurt le 11 janvier 1828 et son père se marie une nouvelle fois avec Marie Yvonne PRIGENT  le 14 octobre 1829.

Jean-Marie TASSEL épouse en premières noces Anne PRIGENT fille de Jean et Françoise COLVEZ le 21 novembre 1831 à Bégard. Elle lui donne 4 enfants avant de mourir le 08 novembre 1840. Veuf, il épouse Marie Françoise PERROT fille d’Efflam et Marie Yvonne PRIGENT.  La mère de sa nouvelle épouse est la 4e épouse de son père et aussi la petite cousine de sa mère ! Jean Marie et Marie Françoise auront 5 enfants.

L’affaire Jean-Marie TASSEL

Gendarme du Second EmpireLa vie de Jean-Marie TASSEL bascule le matin du 23 avril 1852 lorsque Julien POISSON brigadier de gendarmerie débarque avec ses collègues chez lui afin de l’arrêter et procéder à une perquisition. L’affaire commence ! La nouvelle de son arrestation a dû se répandre comme une trainée de poudre dans les villages de Bégard.

Les gendarmes découvrent chez lui un trousseau de 6 fausses clefs ! Un acte d’accusation est rapidement établi. Laissons parler les archives :

Dans la nuit du 22 au 23 avril, vers une heure du matin, Yves LE GAC fut réveillé par les aboiements réitérés de son chien.  Il se leva aussitôt, et d’une écurie, dépendant de son habitation, où il couchait avec ses frères, il vit un homme qu’il ne put reconnaître dans l’obscurité, s’approcher de sa maison à four, faisant face à l’écurie d’où il l’observait. Le malfaiteur tire successivement plusieurs clés de ses poches mais ne put réussir à ouvrir la porte de l’édifice dans lequel il voulait pénétrer, qu’après un 4e essai et avec une 4e clé. Les aboiements du chien, qui avaient cessé pendant quelques instants, s’étant fait entendre de nouveau, le malfaiteur n’osa pénétrer dans la maison et prit la fuite.

Les frères LE GAC se mirent à sa poursuite, mais sans pouvoir l’atteindre.

Les soupçons se portèrent immédiatement sur Jean Marie Tassel, qui dans l’opinion publique ne doit son aisance, autrement inexplicable, qu’à un vol d’argent, commis en 1847, en la commune de Louargat et à d’autres vols postérieurs…

 … L’une des clefs découvertes chez Jean Marie TASSEL ouvrait la serrure de la porte de la maison à four des frères Le GAC et l’un de ceux-ci, celui qui avait examiné le malfaiteur pendant l’exécution  du crime, placé dans le même lieu, près de la fenêtre de l’écurie crut reconnaître dans TASSEL que l’on gardait à vue près de la porte de la maison à four, l’homme que la veille il avait observé et inutilement poursuivi. Niant d’abord être l’auteur de cette tentative de vol, puis revenant à la vérité, il déclara et a persisté dans ses aveux, que c’était bien lui, qui dans la nuit du 22 au 23 avril, avait tenté de commettre un vol, au préjudice des frères LEGAC. Les aboiements du chien seuls le forcèrent de renoncer à son projet.

Antérieurement et depuis noël 1851, il s’était, a-t-il dit, introduit trois fois, dans la maison à four de LEGAC et y avait volé du blé noir.

 Le GAC a été d’autant moins surpris de cette déclaration qu’il s’était aperçu plusieurs fois de la diminution de son blé noir, diminution dont il avait jusqu’à lors ignoré la cause.

 On voit dans ce récit que la réputation de Jean-Marie TASSEL n’est pas bonne. Vole-t-il par nécessité ou pour s’enrichir ? Il avait déjà été condamné par le tribunal de Guingamp le 5 décembre 1833 pour vol à 3 francs d’amende…

Jean-Marie TASSEL est rapidement écroué. On le décrit brièvement : 1m66, cheveux et sourcils noirs, front couvert et teint brun… Les registres du bagne le décrivent plus longuement : 1m625, cheveux noirs gris, sourcils bruns, front couvert, yeux gris, nez moyen, bouche grande, menton rond, barbe noire grisante, visage ovale, teint brun.  Signe particulier : une forte grosseur à la joue droite, une petite cicatrice au genou droit. On notera qu’il est plus petit et que ses cheveux grisonnent…

La cour d’appel de Rennes, chambre des mises en accusation, rend un arrêt le 26 août 1852 et renvoie l’accusé devant la cour d’assises des Côtes du Nord pour y être jugé suivant la loi.

C’est lors d’une audience publique à Saint-Brieuc que Jean-Marie TASSEL est condamné le 04 octobre 1852. On notera la rapidité de la Justice entre l’arrestation et la condamnation.

L’accusé est représenté par maître AULANIER fils avocat conseil qui demande à ce que des circonstances atténuantes soient admises. Le ministère public représenté par monsieur Bert procureur de la république s’oppose à cela. On notera la présence de Monsieur SALLOU interprète. En effet, Jean-Marie TASSEL ne devait parler que le breton.

Le jury est composé de 12 membres : de KERMEL chef du jury, GUYOT, PEAN, Le HERISSE, Le GAL, OLLIVIER, Le GAC, Le NOUVEL MAISONNEUVE, GUILLOLOHAN, TANGUY, WEILER Pierre, BOUGET.

Les témoins qui tous connaissent l’accusé sans être parents ou alliés sont :

  • Yves Le GAC, 25 ans, cultivateur à Bégard
  • Jean-Marie Le GAC, 225 ans, cultivateur à Bégard
  • Julien POISSON, brigadier de gendarmerie
  • Jean-Louis JAGUIN, tanneur à Bégard, 42 ans

Jean-Marie TASSEL est condamné à la peine des travaux forcés pour dix ans sans pourvoi. Il devrait donc être libéré en octobre 1862.  Si la sentence paraît lourde en comparaison des condamnations actuelles, il y a des circonstances aggravantes. Il est récidiviste et le vol a eu lieu la nuit à l’aide de fausses clés ce qui indique que tout était organisé.

Au bagne de Brest

Bagne de BrestIl arrive au bagne de Brest le 14 janvier 1853. Il vit ou disons plutôt qu’il survit 1 an et demi au bagne de Brest où 60 000 individus transitèrent dans ce lieu à la triste réputation.  Ils sont conduits chaque jour au travail dit de la grande fatigue au port.

En 1852, la décision est prise. Les bagnes de France seront fermés et les condamnés seront envoyés dans des nouveaux bagnes coloniaux. Jean-Marie TASSEL embarque donc sur l’Armide le 19 juillet 1854 pour Cayenne en Guyane.

Sur l’île royale du Salut
Portant le matricule 4744, son dossier indique qu’il est de religion catholique, marié et a charge 5 enfants, que sa conduite est signalée comme étant fort mauvaise, qu’il n’a de moyens d’existence que son travail et qu’aucune plainte n’a été portée contre lui depuis qu’il est dans la prison de Saint-Brieuc.

Son dossier n’indique rien sur la vie de Jean-Marie TASSEL en Guyane. Il est détenu sur l’ile royale, une des 3 iles de l’archipel du Salut au large des côtes guyanaises.

Le 2 août 1858, Il a été fait remise de 2 ans. Il devrait donc être libéré en 1860. Jean Marie Tassel décède sur l’Ile Royale du Salut le 12 juillet 1859. Il est probablement mort de maladie affaibli par la faim qui tenaille tous les bagnards.

Comme pouIle Royale du Salutr tous les bagnards des îles du Salut, les corps sont immergés  vers 5 heures du soir au large. La dépouille mortelle enveloppée d’un linceul est lestée d’un poids. On dit que les requins en faisaient leur repas…

Le 11 février 1860, il est fait mention de son décès sur les registres de l’état civil de Bégard. Il est donc probable que sa famille a appris la nouvelle en février 1860 soit 8 mois après son décès.

Le 11 juin 1860, Guillaume TASSEL, maire de Bégard, envoie une lettre réclamant au nom de la famille les 200 francs de succession. Le maire explique en effet que Jean Marie TASSEL laisse 3 enfants (deux majeurs et un mineur) et une veuve, tous dans la plus grande misère.  La réponse est rapide,  par un courrier daté du 21 juin 1860, le ministre secrétaire d’Etat de l’Algérie demande que la succession soit versée à la Caisse des gens de mer. Le 11 août 1860, le caissier des gens de mer reconnaît avoir reçu de lui-même la succession de Jean Marie Tassel soit 202 francs et 19 centimes.

Sa famille

Selon les connaissances actuelles, Jean-Marie TASSEL a eu de ses 2 unions, 9 enfants dont sont issus 23 petits-enfants et 30 arrières petits enfants. Les recherches ne sont pas terminées…

Lorsque son fils Jean-Marie TASSEL se marie le 29 septembre 1856 à Bégard, l’acte fait mention de la condamnation du père et d’une lettre de monsieur le procureur impérial de Guingamp qui autorise à passer outre au mariage. L’enfant peut se marier sans l’accord de son père condamné. C’est par cet acte de mariage que j’ai su que le père avait été condamné sans que je sache encore pourquoi… Cela a nécessité des recherches de documents conservés à St Brieuc, Rennes, Brest et Aix en Provence.

Sources :

  • Etat civil de Bégard et de l’Ile Royale du Salut
  • Centre des archives d’outre-mer : H348/Tassel
  • Bagne de Brest, registres matricules, Rg : 36, année : 1853, matricule : 4744